Tour du Monde en solo

Partie seule avec mon appareil photo et mon netbook le 29 septembre 2011, j'ai posé le pied dans plus de 10 pays en 8 mois en en prenant plein les yeux, le cœur et la tête. De la Patagonie jusqu'aux plages secrètes de la République Dominicaine en passant par le désert d'Uyuni en Bolivie et le Machu-Picchu au Pérou, de Chiang Mai en Thaïlande jusqu'aux temples de Bali en descendant toute la côte du Vietnam, j'ai parcouru au total plus de 10 000 km avec mon sac sur le dos en m'extasiant sur les paysages parmi les plus beaux de la Terre, à la rencontre des peuples et à la découverte de leur culture... au résultat ce sont plusieurs milliers de photos et de nombreux textes qui sont aujourd'hui les reliques de mon voyage et que l'on peut retrouver sur ce blog. Au-delà de l'incroyable expérience personnelle que je me suis donnée la chance de vivre, je suis restée fidèle à mon pari de départ : vous emmener avec moi et partager les émotions au travers de mes articles et de mes photos.

23 juillet 2012

LE JOUR OÚ JE SUIS ALLÉE... A LA MINE

Potosi. J'avais inclus cette étape dans mon itinéraire sur la recommandation de Michel, le gérant de l'agence Les Connaisseurs du Voyage qui m'avait fait mon billet "Tour du Monde". Il m'avait expliqué que je ne pouvais pas passer outre cette ville essentielle dans notre Histoire puisque c'est elle qui avait fait "la fortune de l'Europe". Comment ? Je vais vous l'expliquer. 
Je suis donc à Potosi en Bolivie, et pour une fois accompagnée, puisqu'après les probablement quatre plus beaux jours de mon voyage dans un 4x4 à parcourir le Sud-Lipez, Suzanne l'hollandaise, Francisco l'italien et moi avons décidé
de poursuivre ce petit bout de chemin ensemble. Quant à Jarrid, notre 4ème compagnon de route, il est parti à notre grand regret rejoindre La Paz où il devait retrouver des amis. Les adieux ont été aussi émouvants que si l'on se connaissait depuis 10 ans. 

Nous avons donc décidé de faire l'une des excursions "incontournables" de Potosi, la visite d'une mine. Pour ma part j'étais très sceptique, voire réticente à l'idée de faire cette excursion dont j'avais entendu parler en préparant mon voyage. La ville de Potosi est en effet collée au Cerro Rico, une montagne en forme de pyramide précédée de sa quasi-exacte réplique, les deux étant parfaitement reconnaissables une fois que l'on les a vues. 

Voilà l'Histoire : en décembre 1492 Christophe Colomb est passé par la République Dominicaine, près des côtes de la Baie de Samana avec ses vaisseaux, "Las Galeras", c'est bien ce qu'ont dû s'écrier ces pauvres indiens en voyant les futurs responsables de leur extermination… mais revenons-en à Potosi. Les conquistadors espagnols arrivent donc, jusqu'en Amérique du Sud qu'ils conquièrent à coup de poudre à canon et arrivent à Potosi en 1545. L'empereur Inca Huayna Kapak avait découvert une mine d'argent dans le Cerro Rico. Ces indiens "farfelus" et "primitifs" avec leurs coutumes d'un autre temps n'ont pas besoin de toute cette richesse, doit se dire l'Espagnol avide d'or et d'argent. Les espagnols ne sont pas en force, mais ils possèdent les "escopetas". Vous avez compris la suite, ils réduisent les indiens au statut d'esclaves qui feront jaillir les précieux métaux des mines à la force de leurs bras, de leur sueur et au final de leur vie. Car on a calculé que plusieurs millions d'indiens ont péri ici. Les caravelles repartent vers les côtes espagnoles chargées d'or et d'argent, puis repartent dans l'autre sens avec des esclaves, de merveilleux azulejos et tout ce qu'il faut pour construire les églises baroques qui serviront à convertir le peuple indien dans cet el dorado providentiel. Cela durera le temps qu'il faut pour faire de ces montagnes des mottes de gruyère traversées de toutes parts des galeries creusées à la force de ces petits hommes. 

Aller visiter ces mines, l'idée ne me plaît pas beaucoup. D'abord parce que je ne vois pas très bien le plaisir que l'on peut trouver à aller revêtir la tenue d'un mineur pour aller photographier ces pauvres hommes en train de laisser leur vie à creuser des tunnels et à en sortir les pierres qui contiennent parfois l'objet de cette convoitise, dont les bénéfices partirons probablement vers un riche négociant à l'autre bout de la terre. Je ne vois pas non plus l'intérêt de faire fonctionner ce type de tourisme à priori voyeur, d'agences locales qui vont gagner leur pain sur le dos de ces mineurs, et enfin, petit détail, ces excursions sont réputées dangereuses, les mesures de sécurité ne sont évidemment pas respectées, et un drame n'est jamais exclu. 

Est-ce que des hordes de japonais viennent me prendre en photo, moi la petite parisienne en train de sortir du bureau, pour voir la tête que j'ai, et dans un élan de pitié m'offrent quelques bières ou cigarettes pour que je puisse oublier mon propre sort ? C'est pire que cela. 
Et pourtant. J'avoue, entraînée par mes deux compagnons, nous allons nous inscrire pour l'excursion qui aura lieu le lendemain matin. Après tout, ma curiosité prend le dessus, je pourrais au moins savoir de quoi je parle. A l'intérieur de moi-même je ne suis pas très fière. Nous partons donc le lendemain matin en voiture avec notre guide vers le Cerro Rico. 

Après une halte pour nous changer –une combinaison en toile épaisse qui protègera nos vêtements, un sursac en toile pour mon sac à dos, des bottes en caoutchouc, un casque muni d'une lampe frontale- nous partons vers le "marché des mineurs" nous munir des "dons" dont on nous a parlé lors de la préparation. Jusque-là je me sens déguisée, pas à ma place et inconfortable dans cette situation semblable à un jeu malsain. 

Le marché consiste en quelques boutiques au bord de la rue qui monte vers les mines, on est "priés" d'y acheter feuilles de coca, boissons pétillantes (type copie de coca-cola ou limonade), des mèches, de l'explosif, et des cigarettes artisanales qu'on dirait faites avec du papier toilette… 

Notre guide en profite pour nous faire goûter l'alcool que les mineurs se procurent en quantité : voilà donc les petites bouteilles de plastique que j'avais vues à plusieurs reprises dans d'autres magasins : elle servent à contenir une gnôle imbuvable, tout simplement de l'alcool potable à  96° dont je bois une gorgée, c'est affreux. Nous partons maintenant, fin prêts pour "la mine". 

Sentiment de malaise à notre arrivée, nous sommes devant l'entrée de la coopérative minière Santa Rosa, avec nos sacs de provisions, et notre guide qui commence à nous expliquer le fonctionnement de la mine, le rôle de chacun, ce que l'on en sort et comment les pierres sont triées à l'extérieur en fonction de leur intérêt. 

Pendant qu'il nous parle dans le bruit des machines, des pierres qui se déversent, des chariots qui roulent, mon regarde ne peut s'empêcher d'aller se poser discrètement sur ces hommes en train de pousser les chariots sur les rails, certains sortent de la mine, aveuglés quelques secondes par le soleil, d'autres les croisent, leur charriot vide, en direction des entrailles de la terre. 

Un homme est en train de se laver à un tuyau d'arrosage, il doit avoir terminé sa journée, il m'a vue le regarder. Malaise. Nous sommes là, petits touristes qui parcourons les plus beaux endroits du monde avec nos "petites économies", nous qui avons payé pour venir voir ces hommes travailler et qui sortirons tout à l'heure pour aller manger un bon repas chaud avec une bière… les mineurs nous jettent parfois un regard indifférent, je me dis qu'ils sont habitués à voir des gens ici et je me demande ce qu'ils en pensent. Peut-être que finalement il arrive que la vue de ces jeunes femmes leur égaye la journée ? 

Une fois les consignes de sécurité énoncées, nous nous dirigeons vers l'entrée du tunnel. Suzanne part seule avec un guide plus ou moins anglophone en me lançant un regard un peu angoissé, Francisco et moi partons avec le guide bolivien. 


A peine entrés dans le tunnel encore éclairé par la lumière du soleil, nous devons nous plaquer au mur pour laisser passer deux chariots emplis de pierres poussés par des mineurs. Notre guide en profite pour les saluer, je saisis mon sac pour en sortir une "offrande" mais le guide me retient le bras de sa main, il m'expliquera plus tard qu'il vaut mieux garder mes "dons" pour ceux qui sont "au fond de la mine", ceux que nous venons de croiser sont les plus chanceux, eux voient la lumière du jour à chaque remontée. Nous sommes rapidement dans l'obscurité, éclairés par les dernières ampoules disséminées le long du tunnel et nos casques munis de la frontale.  Après c'est l'obscurité totale. Mon casque est trop grand pour ma petite tête et je dois sans cesse le remonter pour regarder où je marche. Régulièrement le bruit des charriots poussés sur les rails nous alerte de l'arrivée de mineurs et nous devons nous plaquer contre les parois pour les laisser passer sans les ralentir dans leur élan. Nous nous saluons parfois d'un petit regard ou d'un sourire que je me force à esquisser pour leur transmettre un encouragement, mais toujours gênée. 

Après une dizaine de minutes de marche dans un tunnel qui semble ne jamais s'arrêter, nous nous retrouvons au pied d'une échelle verticale en bois qui descend de 15 mètres. Le guide nous donne toutes les consignes des précautions à prendre, descendre les marches une par une en se tenant fermement, faire attention à son casque, ne pas paniquer… on a à peine le place pour passer et les barreaux de l'échelle sont espacés, rendant la descente périlleuse. Bien entendu cette excursion est très vivement déconseillée aux personnes claustrophobes, asthmatiques ou sujettes au vertige… même moi qui ne souffre d'aucun de ces maux essaye de rester calme et de me contrôler pour ne pas paniquer. Il faut souligner que nous sommes à 4 500 mètres d'altitude, et que si l'oxygène manquait déjà un peu à Potosi, au fond de la mine il commence à se raréfier de façon très sensible ; on nous a conseillé de mettre un foulard sur le nez et la bouche, l'air devient peu à peu irrespirable, humide et concentré en poussière et particules de silice. Ce sont ces minuscules particules, coupantes comme du verre, qui viennent se déposer dans les poumons, et qui provoquent les maladies, voire la mort des mineurs. Leur espérance de vie dépasse rarement les 45 ans. 
Nous reprenons un tunnel, le guide et Francisco marchent vite car nous avons encore du chemin et il est prévu de ne pas rester plus de deux heures dans la mine. J'ai du mal à les suivre, je dois regarder ou je marche entre les rails, il y a des trous et le sol humide est très glissant, je manque d'air, je suis haletante et mes yeux sont secs à cause des particules de poussière, mon casque tombe et retombe sur mes yeux. J'ai peur de les perdre au détour d'un tunnel je prends donc à peine le temps de regarder et de m'imprégner de mon environnement. Le guide nous explique que nous allons maintenant descendre de 70 mètres dans la mine. Il nous demande si nous nous sentons capables, et nous ouvre le chemin sur les 4 échelles consécutives et parfaitement verticales, chacune de 15 mètres. Je suis extrêmement attentive à chaque pas, Francisco qui est derrière moi provoque des chutes de poussière, je me dis que c'est une folie, que c'est n'importe quoi. La pensée qui suit immédiatement concerne les mineurs dont c'est le strict quotidien. Nous sommes à bout de souffle mais nous suivons comme nous pouvons. 
Il s'arrête de temps en temps pour nous demander si ça va, et même si ça n'allait pas, je voudrais continuer. Arrivés en bas des échelles nous prenons quelques secondes pour reprendre notre souffle, le guide nous montre une sorte de cheminée qui sert à remonter les énormes de sacs de caoutchouc emplis de pierres que les mineurs viennent de casser. 

Un peu plus loin, un bruit assourdissant nous empêche quasiment de nous parler. Un homme est en train de perforer le sol à l'aide d'un énorme marteau piqueur. Il s'arrête quelques instants, le temps pour notre guide de nous faire comprendre que nous allons nous approcher de lui. Il contourne l'homme en rasant la paroi et me fait signe de venir le rejoindre … il y a à peine la place ! le bruit est terrible, le sol tremble, j'ai une cinquantaine de centimètres pour passer et j'ai un instant d'hésitation. L'homme continue à creuser, le guide me répète de venir, il me fait signe de bien me plaquer au mur. La poussière est telle qu'il est totalement impossible de respirer, même à travers mon mouchoir, une odeur puissante de fer, de soufre, de particules que je sais mortelles. Le bruit est insupportable. L'homme est concentré sur sa manœuvre dangereuse, son assistant me fait un sourire complice et presque taquin… c'est leur quotidien, c'est leur vie. Je mets plusieurs minutes à reprendre mon souffle et nous poursuivons notre marche. 
Le guide nous montre des tuyaux de caoutchouc qui parcourent le plafond, ils servent à alimenter les machines en air comprimé mais sont parfois perforés de minuscules trous dont  les filets d'air qui s'en échappent servent à alimenter les mineurs des galeries en oxygène en faible quantité, Au bout de quelques minutes nous arrivons dans un tunnel sans issue qui mène vers une sorte de petite caverne au fond de laquelle trône un personnage coloré sur un hôtel couvert de ce qui semblent être des détritus. Le guide nous fait assoir sur les bancs sculptés dans la roche. 

Nous sommes devant El Tio. C'est le gardien de la mine, il est là depuis 50 ans, et exhibe sa masculinité démesurée. Les mineurs viennent ici se reposer en silence, se confier, se recueillir, lui offrir des feuilles de coca, lui déverser quelques gouttes d'alcool aux pieds, lui allumer une de ces cigarettes artisanales dans la bouche et le prier de leur donner la force, de leur offrir la richesse, le métal qu'ils cherchent jour et nuit sans relâche. La mine est encore interdite aux femmes mineurs, les hommes restent entre eux, et le vendredi ils viennent ici se saouler à coups de cet alcool qui brûle tout sur son passage. 
Il nous raconte que de nos jours les accidents les plus fréquents sont dus aux conséquences de ces soirées de beuverie, les mineurs imbibés jusqu'à perdre raison tombant dans les trous de 15, parfois 20 mètres de hauteur. Il saisit des copeaux de silice, ce minéral mortel que les mineurs inspirent au quotidien. 
C'est maintenant l'heure de remonter, nous repartons dans le labyrinthe de galeries, distribuons au passage les paquets de cigarettes, les feuilles de coca et les boissons que les mineurs prennent sans faire de manière, souvent ils débouchent aussitôt la bouteille pour se désaltérer à grosses gorgées et nettoyer leur gosier de toute la poussière accumulée pendant des heures dans cet enfer. Ici il fait chaud et humide, dehors la température ne dépassait pas les 10 degrés. Nous nous asseyons quelques instants avec un groupe de mineurs qui en profite pour se reposer, ils sont encore plus intimidés que nous, le guide nous les présente et nous propose de leur poser les questions que nous souhaitons. Ils osent à peine nous regarder, nous fuient du regard, ont l'air exténués, fument une cigarette et je n'arrive pas à leur adresser la parole. Je me sens étrangère, intruse, voyeuse, malsaine, pour détendre l'atmosphère notre guide fait quelques blagues.
Je sors mon appareil photo que j'avais dû ranger hermétiquement à peine entrée dans la mine pour prendre cette scène que je veux figer mais je suis tellement intimidée, j'ose à peine… et puis je cadre au pif ce jeune mineur qui me regarde depuis son coin dans l'obscurité, avec ma frontale je l'éclaire et j'appuie sur le déclencheur. Merveilleux regard d'indien, si jeune et si beau, je voudrais m'excuser au nom des nôtres… mais je n'ose rien dire et nous devons repartir. 


Nous les saluons un par un, leurs souhaitons bon courage, j'ai même honte de le leur souhaiter. Ils nous répondent timidement, la joue gonflée par la boule de coca qu'ils ont en permanence dans la bouche.
Nous remontons rapidement jusqu'à la surface, parfois nous entendons au loin le grondement sourd d'une explosion de dynamite... et lorsque nous arrivons dans la dernière galerie, j'aperçois le trou de lumière qui grossit au fur et à mesure que nous avançons vers la sortie. 

Et comme lorsque l'on remonte à la surface après une plongée, on semble découvrir un autre Monde. Le monde de la Vie, du soleil. Le guide nous montre les traces de sang sur la pierre qui forme la bouche d'entrée et nous explique que les mineurs y font des sacrifices de lamas lors d'un rite en l'honneur de la Pachamama, pour que la mine les garde et leur porte bonheur. Nous rentrons vers Potosi, une nouvelle équipe de mineurs va bientôt prendre son tour. 
La mine fonctionne 24 heures sur 24 depuis plus de 500 ans.


Voir la vidéo de l'entrée dans la mine : http://www.youtube.com/watch?v=_RmGzilD2U4



4 commentaires :

  1. oui, très étrange ce genre d'expérience. Voyeur, empathie, gêne. Est-on sûr d'avoir partagé un sentiment, mais en tout cas l'émotion est sincère pour toi. L'ambiguité reste. Bises, D.

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  2. Magnifique et... terrifiant !
    C'est une mine de quel métal au fait ?
    ;-)

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  3. saisissant ton récit,plein de suspense et sincère émotion, merci ma fille

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  4. después de leer este relato he quedado en shock. emoción,suspenso,admiración,angustia,lágrimas...y pienso en el mundo injusto que hemos creado los seres humanos con nuestros propios congéneres.Por otro lado,felicito a la relatora...la redacción de esta nota es excelente en forma y en fondo,digna de la mejor publicación.

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Merci !

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